Président du Comité national préparatoire de la Conférence nationale, Me Robert Dossou a été l’un des acteurs majeurs de l’organisation de cette grande messe nationale qui réconcilia le Bénin avec lui-même. 20 ans après, à l’heure où un bilan peut être esquissé, nous avons recueilli ses impressions, cherché à savoir quelles étaient ses appréhensions, peut-être ses calculs. Sans faux-fuyants, l’homme se livre, rend hommage aux acteurs de l’ombre, et n’esquive pas le débat sur les polémiques et suspicions relatives à sa présence à la tête de la Cour constitutionnelle.
La Nation : Remontons 20 ans en arrière dans l’histoire du pays. Nous sommes le 4 août 1989, le président Kérékou forme un « gouvernement de compromis » dans lequel figurent des personnalités et têtes fortes comme vous. 4 mois plus tard, les 6 et 7 décembre 1989 précisément, la session conjointe des organes dirigeants du parti et de l’Etat décide de l’organisation, premier trimestre 1990, des assises historiques qu’on appellera « Conférence nationale ». On imagine qu’en quelques mois de participation au gouvernement, quelqu’un comme vous a dû agir en coulisses pour qu’une telle décision soit prise. Non ?
Robert Dossou : Vous ne vous êtes pas trompé. Je dois dire que le fait même de la tenue de la Conférence nationale est le résultat de plusieurs conjonctions, de toutes les luttes menées par les uns et les autres, de toutes les pressions de tous genres exercées ici et là, mais également de la bonne volonté d’un seul homme, j’ose le dire, Mathieu Kérékou. Son attitude a créé une concordance de volontés au niveau du parti, avec la manifestation de quelques bonnes volontés qui, de la manière la plus honnête, ont reconnu l’échec du régime PRPB et estimé qu’il fallait faire un autre pas dans une direction largement ouverte. Là, c’était un préalable. Maintenant, il ne suffit pas qu’il y ait conjonction de plusieurs luttes, de plusieurs éléments pour aboutir à la Conférence nationale. La conjonction crée le principe du phénomène. Mais la forme et les modalités constituent l’œuvre de quelques individualités dont l’histoire ne peut pas ignorer le rôle dans la concrétisation du phénomène. Je dois dire aujourd’hui des choses que je n’avais pas dites, parce que le temps est passé. Le 30 novembre 1974, date de la proclamation à Goho, du marxisme-léninisme, je suis tombé malade. Lorsque j’ai entendu cela à la radio, je me suis dit « Ils ont tout foutu en l’air ! Ils n’ont rien compris ! ».
Là est une autre histoire !
Oui, mais c’est important. Il faut le dire, parce que les gens avaient marre de tout ce qui se passait avec le « monstre à trois têtes », la Révolution du 26 octobre 1972 a suscité un très grand enthousiasme dans le pays. Avec les trois présidents de ce Conseil présidentiel, l’administration était divisée en trois, le pays divisé en trois, donc le coup d’Etat du 26 octobre 1972 a été un soulagement, plus encore le Discours-programme du 30 novembre 1972. C’est la première fois que l’Armée dont les bottes ont rythmé notre vie politique depuis octobre 1963 arrive, décide de faire une Révolution et de la fonder sur un programme, mais un programme patriotique qui, encore une fois, a soulevé l’enthousiasme populaire. Il est vrai que j’étais personnellement un peu réservé, mais j’avoue que l’enthousiasme était manifeste chez nombre de cadres et de citoyens.
Le système PRPB a échoué, chose reconnue par les dirigeants eux-mêmes à travers la décision des 6 et 7 décembre 1989 d’organiser une Conférence nationale au premier trimestre 1990. Un décret sera pris le 18 décembre, instituant le Comité national préparatoire que vous dirigez. Le 22 décembre, vous êtes officiellement installé avec les autres membres dudit Comité dont on ne parle pas souvent. Peut-être parce que la personnalité de Me Robert Dossou leur faisait écran. Pouvez-vous rappeler à la mémoire collective, qui étaient vos compagnons ?
Non, ma personnalité n’a effacé celle de personne. J’étais peut-être un peu plus remuant et attirais plus l’attention, d’accord. Mais en fait, les autres ne sont pas moins connus. Il s’agit de personnalités que les gens connaissent bien. Mon vice-président était Pancrace Brathier alors colonel et ministre de l’Intérieur, Saliou Aboudou, actuel président de la Cour Suprême, alors ministre de la Justice et en charge des Entreprises publiques, en était membre. Puis il y avait le professeur Salifou Alidou, à l’époque doyen de la Faculté des Sciences et Techniques, Ousmane Batoko, alors ministre de l’Information et des Communications (c’était le seul membre du Comité central du PRPB nommé dans ce Comité). Il y avait aussi le colonel Irenée Zinsou qui était ministre du Travail et des Affaires sociales, le professeur de philosophie à la Faculté des Lettres, Germain Kadja alors ministre des Enseignements maternel et de base. Il y avait enfin Amos Elègbè, professeur de géographie et d’histoire à la Faculté des Lettres également, et ministre du Commerce, de l’Artisanat et du Tourisme.
Vous constaterez que dans ce Comité de 8 membres, il y avait quatre qui venaient de l’Université nationale du Bénin, un monde où la contestation était très concentrée, où les étudiants avaient déclenché une grève illimitée dès janvier 1989, lesquels ne seront suivis de leurs professeurs qu’en août 1989 après notre entrée dans le gouvernement d’ailleurs, tous enfin, suivis de toute la fonction publique. Donc, au moment où nous étions installés le 22 décembre 1989, tout le secteur public du pays était arrêté. Disons aussi que ça a eu d’effets sur le secteur privé qui ne tournait plus à 100%. Tout le pays était donc paralysé jusqu’à l’annonce de la décision d’organiser une Conférence nationale qui poserait les règles d’une nouvelle société, qui élaborera un projet de nouvelle Constitution, en même temps que celle, ce même 7 décembre, de la séparation du parti de l’Etat, de l’abandon du marxisme-léninisme et son corollaire de l’appellation « camarade ».
Comme on le constate, aucune date n’a été fixée le 7 décembre, pas plus que sur le décret du 18 décembre instituant votre Comité. Alors, est-ce le Comité qui a fixé la date du 19 février ou le chef de l’Etat qui vous l’a indiquée ? Si oui, dans un cas comme dans l’autre, n’était-ce pas une gageure, au regard de la situation qui prévalait, que de prétendre tenir ces assises dans un délai de deux mois à peine ?
Effectivement, on peut parler de gageure. Mais c’était un défi qu’il fallait tenir absolument pour une raison simple : la violence était déjà pratiquement à nos portes. La déclaration faite le 7 décembre 1989 a désamorcé les choses. Mais je dois dire aussi que, déjà le 28 juillet 1989, la déclaration que René Ahouansou et moi-même avions faite, avait désamorcé quelque chose, fait disparaître la peur dans le pays, sans pour autant faire disparaître tous les risques, puisque le 22 décembre, les paramètres et les préoccupations de la violence étaient encore là. Donc, quand nous nous sommes réunis le 26 décembre, nous avions fait le canevas des tâches à accomplir. Puis, dès le 2 janvier 1990, nous avions tenu à apporter cela à la connaissance du grand public au détour d’une conférence de presse qui dura cinq heures d’horloge !
Comme pour rassurer l’opinion ?
Oui, comme pour rassurer et inciter les gens à participer à ce qu’on leur demandait en termes d’envoi de documents faisant la critique de la situation et proposant des projets de société. C’était aussi pour associer un peu les gens et les rassurer qu’il fallait venir à la Conférence nationale, parce que nous n’étions pas dupes, nous savions que des gens n’y croyaient pas, de sorte qu’aussitôt notre comité installé, deux autres comités parallèles se sont installés. Il y avait le comité de Kouhounou composé principalement de jeunes et le comité de Djèrègbé qui était la fusion entre une réunion d’Avrankou et une autre initiée à Djèrègbé. Ce comité comptait parmi ses membres, représentants des anciens partis politiques, des gens d’Apithy, de Maga, d’Ahomadégbé et de Tévoédjrè dont aucun n’avait confiance en notre comité préparatoire qui n’était composé que de ministres. Et cela traduisait aussi que le chef de l’Etat ne leur inspirait plus confiance. Dans leur esprit, celui-ci a pris ses complices ministres pour monter un coup afin de redorer son blason et reprendre tout en main. Ce que j’ai aimé chez Albert Tévoédjrè, c’est qu’il a été très franc dans ses premiers propos de rapport général de la Conférence nationale. Il avait notamment dit que personne n’y croyait si ce n’est que tous y voyaient un piège comme ceux que les régimes en perte de vitesse ont l’habitude d’inventer pour pouvoir reprendre le contrôle de la situation. Ainsi, avons-nous été perçus comme cela jusqu’à la fin de la Conférence nationale. Nous comprenions les gens mais 20 ans après nous ne comprenons plus cela et nous ne l’acceptons pas. Car, il y a quelques jours encore j’ai lu une ineptie, en l’occurrence une interview d’un professeur d’histoire qui dit que l’idée de faire une nouvelle Constitution n’était pas dans la pensée des organisateurs de la Conférence mais qu’elle a été imposée par la Conférence elle-même. Je suis outré de lire des choses comme cela, car le discours du président Kérékou à l’ouverture de la session conjointe des organes dirigeants du pays le 6 décembre, et son discours à l’ouverture de la Conférence nationale, sans compter son autre discours du 31 juillet 1989 à la séance d’ouverture de la troisième législature de l’Assemblée nationale révolutionnaire, l’indiquaient clairement.
Vous n’avez pas répondu à la question de savoir qui a fixé la date de la Conférence…
Ah ! Ce que j’ai vécu dans le Comité préparatoire est la chose la plus admirable que j’aie jamais vécue de ma vie. Oui, nous avons vécu comme en famille, soudés. Et chaque membre était engagé, pénétré de l’enjeu. La date ? Quand nous nous sommes réunis le 26 décembre, puis le 27, nous avions tout de suite pris la mesure de l’ampleur du travail à faire. Puis, nous nous sommes dit que si nous ne nous fixions pas une limite dans le temps, qui s’impose à nous, nous allons vouloir bien faire et la violence va nous rattraper. C’est sur cette base que nous avions décidé d’envoyer quelqu’un, moi en l’occurrence, voir le président Kérékou, pour lui demander de fixer la date de la Conférence nationale au 19 février. C’est donc nous qui avions proposé la date. Et quand j’ai été lui en parler, il a demandé si le comité serait prêt. J’ai répondu que nous ferions tout pour être prêts. Car si nous ne nous contraignions pas de la sorte, nous aurions tellement de travail et voudrions tellement bien faire que nous ne verrions pas passer le temps et la violence nous aurait rattrapés. En conséquence, je lui ai demandé de nous fixer cette date, et promis que nous ferions tout pour tenir dans ce délai. Mais comment avions-nous réussi le pari ? Il faut que je vous le dise. Tous les matins de 8h à 10h, nous étions dans nos ministères pour régler les affaires courantes. Dès après, nous étions au ministère de l’Intérieur où nous nous réunissions. Et quand on arrivait peu après 10h et qu’on s’asseyait, on ne bougeait plus jusqu’à 5h-5h30 du matin. Le colonel Brathier envoyait nous acheter quelques petits sandwiches et quelques boissons. C’est de cela que nous vivions durant toute cette période. Pendant ce temps, nos chauffeurs et nos gardes du corps nous attendaient. Un de mes chauffeurs en est tombé malade trois jours avant l’ouverture de la Conférence nationale et est décédé au bout d’un an. Le second, sa femme l’a quitté parce qu’elle ne croyait pas qu’il restait vraiment si tard au boulot. C’est dire qu’il y a des sacrifiés obscurs. De plus, nous n’avions pas dans les ministères, notre personnel au complet. Les bonnes volontés qui composaient nos cabinets étaient déjà occupées aux travaux ordinaires des ministères et devaient en plus nous aider. C’est dire que c’était un sacrifice terrible qui nécessitait une conviction de chacun des 8 membres. Et nous sommes tous tombés malades. Je dois encore vous dire que notre dernière réunion a eu lieu dans la nuit du samedi 17 au dimanche 18 février.
Je me dois aussi de dire qu’il y a eu des cadres à l’époque qui s’étaient présentés spontanément à nous pour nous aider, pendant ce temps, d’autres que nous avions sollicités avaient refusé catégoriquement. J’ai eu par exemple, pour m’aider, Affiz Adamon, Francis Awagbè Béhanzin, et aussi Emmanuel Amoussou du ministère qui est venu m’aider malgré la grève. Chacun des ministres a eu des cas de ce genre et j’estime que ces gens-là aussi méritent qu’on parle de leur contribution parce que beaucoup ne le savent pas. Moi, en plus, j’ai eu une expatriée qui a accepté de s’occuper d’une tâche que je lui ai confiée, à savoir le traitement du document remis par l’Armée. Tout le monde, en effet, voulait savoir ce que l’Armée disait. J’ai donc dribblé tout le monde en demandant à l’expatriée de faire le travail dans sa chambre à coucher, et de faire en sorte que personne ne sache.
Je dois aussi, à la vérité, de vous indiquer que, malgré la dureté de la grève, le traitement informatique des documents a été effectué au ministère du Plan par le centre qui s’appelait CENADI à l’époque. C’était un centre d’informatique et j’avais décidé de lui confier les documents. Sa directrice, Mme Codjia à l’époque, m’a rappelé qu’il y avait grève. Je lui ai dit que c’est une question de nécessité nationale et qu’il fallait sortir de la grève pour nous aider. Elle m’a dit qu’elle n’y trouvait pas d’inconvénient si le syndicat acceptait. J’ai donc invité Pascal Todjinou qui dirigeait le syndicat et qui est venu avec son équipe. Quand je leur ai soumis le problème, ils m’ont répondu qu’ils étaient en grève, qu’ils ne pouvaient pas expressément demander à leurs militants d’arrêter le mouvement pour reprendre le travail. Mais que, comme il s’agissait de nécessité nationale, ils n’auront rien vu, ni rien entendu. J’ai compris et les ai remerciés. C’est ainsi que le CENADI a pu nous traiter les documents.
Tout cela pour dire que même ceux qui n’avaient pas confiance espéraient en même temps. Le doute et l’espoir cohabitaient donc en chacun. Ce qui fait que quand la Conférence a commencé, il a fallu multiplier les doigtés. Et moi, la veille, parce que nous les membres du Comité ne pouvions pas faire des propositions, j’avais déjà entrepris certains pour qu’un homme d’église soit proposé pour diriger le présidium, afin que les suspicions ne naissent pas de la part de ceux qui avaient des ambitions.
Car, il ne faut pas se le cacher, certains étaient arrivés à cette Conférence remplis et gonflés de beaucoup d’ambitions. Certes, il y en avait dont la seule ambition était de faire réussir le passage pacifique du système de parti unique au multipartisme. Voilà ce que je devais dire et désormais je revendique un droit de cité pour ceux qui ont réussi à créer la confiance pour que les gens viennent à la Conférence. Ce n’est donc pas par hasard que j’ai improvisé, en regardant la salle, la formule que j’ai adressée au président : « Monsieur le président, vos invités sont là ». Je savais que des gens ne voulaient pas venir, que certains ont manœuvré pour empêcher d’autres de venir, mais au même moment, personne ne voulait manquer ce rendez-vous historique.
Vous avez dit que la Conférence s’est ouverte le 19 février. Mais le mercredi 21, il y a eu ce qu’on peut considérer comme l’irruption ou le débarquement du président Kérékou dans la salle. Après s’être annoncé par téléphone au petit matin, il venait répondre aux préoccupations des participants sur la portée des décisions de la Conférence. En toute honnêteté, le président du Comité préparatoire que vous étiez n’a-t-il pas douté ? N’avez-vous pas eu peur de voir le président remettre tout en cause ?
Ah ! J’avoue que je n’étais pas partisan de la venue du président dans la salle. Lui-même, suite à une de mes interventions qui m’avait valu des clameurs, m’avait appelé pour me suggérer de ne plus parler. Je me suis alors dit que si moi j’ai subi cela, avec lui ce serait pire. Mais avec le recul et dès après la Conférence, j’ai trouvé qu’il avait bien fait, car il n’avait pas fui ses responsabilités. Il a fait face en disant : « Ne me demandez pas de démissionner. Vous pouvez, vous, prendre la décision de me démettre ».
Mais, avez-vous craint qu’il arrêtât tout à ce moment précis ?
Non, ce risque ne pouvait pas provenir de lui. Ce risque avait deux sources. La première, c’est du côté des gens du système qui ne souhaitaient aucun changement et qui entendaient rester avec, au plus, quelques petits réaménagements. La deuxième source résidait dans les excès de la Conférence qui pouvaient être de nature à renforcer la position de ceux qui ne voulaient pas de changement. Et c’est à cela que je veillais. Par exemple, l’histoire de souveraineté de la Conférence, moi je trouvais vraiment inutile de la déclarer mais c’était une façon, pour les délégués, de se rassurer eux-mêmes. Surtout parce qu’il y avait déjà eu en octobre 1979, la Conférence des cadres qui avait dit les mêmes choses à savoir séparation du parti de l’Etat, multipartisme intégral, mais cela n’a donné aucun effet, de sorte que les uns et les autres avaient cet épisode en mémoire. Dix ans après, ils ont dû se dire que le régime risquait de leur faire le même coup. D’où leur attachement à la souveraineté. Or, tout cela figurait déjà dans les documents préparatoires de la Conférence nationale. Mais en la proclamant, ils tenaient certains propos qui me faisaient craindre que le camp des faucons fût renforcé. De plus, tout reposait sur Mathieu Kérékou. Or, s’il changeait de position et passait du côté des faucons, il pouvait mettre l’Armée en branle. Cette dernière allait se diviser en deux et nous allions certainement nous étriller pendant un certain temps, comme c’est arrivé ailleurs. C’est surtout ce que je craignais en combattant tout ce qui pouvait être excessif. Et quand je ne pouvais pas intervenir directement, je faisais intervenir d’autres.
En clair, le débat sur la souveraineté ne se posait pas, à mon avis, puisque je savais bien que le président Kérékou y était acquis. Une autre chose que je savais et que je dois dire, c’est que le vocable « Conférence nationale » est venu du président Kérékou qui m’en a parlé. Moi, j’en ai informé les bailleurs et le Comité de suivi du Programme d’Ajustement structurel dont j’étais aussi membre. Mais avant, j’avais demandé au président Kérékou de se faire un putsch à lui-même en faisant arrêter les ministres qui ont la réputation d’être prévaricateurs, en dissolvant le gouvernement, l’Assemblée nationale et en suspendant toutes autres institutions. Puis, nous les autres ministres, il nous renvoie chez nous et il prend seul le pouvoir, tout le pouvoir, pendant trois jours ! Pendant ce délai, il amnistie tout le monde, libère les prisonniers politiques, rappelle les exilés, invite les partis politiques et autres structures avec lesquels il organise une table ronde à l’issue de laquelle il met en place une commission constitutionnelle qui rédige une nouvelle Constitution démocratique, organise un référendum puis une élection présidentielle. Il a répété, en guise de réponse : « Moi, je ne peux pas ! » Et d’argumenter qu’il a juré sur la Loi fondamentale qu’il ne peut, en conséquence, pas la violer. Car, ce serait signifier qu’elle ne vaut rien.
Une deuxième chose, c’est que j’avais dit au président Kérékou que le Mur de Berlin tomberait. Quand c’est arrivé, ce samedi 9 novembre 1989, je me trouvais à Bruxelles. Rentré dès le 13 novembre, à peine ma valise déposée, j’ai été directement voir le président pour lui rappeler que je l’avais averti, et lui demander ce qu’il attendait pour faire ce que je lui demandais. C’est là qu’il m’a dit : « Laissez tomber, je suis en train de penser à une Conférence nationale ». Et j’ai poursuivi : « Mais, si la Conférence nationale décide de ce que je vous demande ? ». Il m’a répondu : « Alors là, ce n’est pas moi qui aurais violé la Constitution. C’est le peuple qui aurait demandé ». J’ai compris et fait instantanément le rapprochement entre ce qu’il m’a dit en août 1989 et ce qu’il venait de me dire ce 13 novembre 1989. A partir de ce moment, j’ai compris le respect qu’il avait pour la Loi fondamentale. Lorsque, plus tard, j’ai raconté cela à des étudiants et professeurs africanistes d’une université américaine à qui je donnais une communication, ils se sont levés et ont applaudi très longuement le président Kérékou.
Revenons à la vie du pays. En parcourant les documents d’archives, on s’est rendu compte qu’il y a 20 ans, les tares qui étaient dénoncées avaient noms corruption, tribalisme, régionalisme, gabegie, etc. Aujourd’hui, quand vous regardez notre pays, avez-vous le sentiment que nous ayons véritablement changé ou que nous tournons plutôt en rond ?
Oh ! Je pense que 20 ans, c’est peu dans la vie d’une nation. Au lendemain de la Conférence nationale, j’avais eu à dire que les mêmes mœurs sont là parce que les mêmes hommes sont là. Que pour renouveler, il faudra peut-être prendre tout le plateau Bénin et jeter les gens à la mer. Mais comme cela ne peut pas se faire, eh bien, nous devons gérer. Il faut nécessairement reprendre complètement notre éducation. Pour ce faire, nous devons réaliser des progrès économiques, car il y a, à mon avis, un rapport dialectique entre le renforcement de l’éthique et de la morale et l’économie, de sorte que si l’économie se développe, ça permettrait de donner aux ménages les moyens de bien éduquer leurs enfants. Aujourd’hui, les parents courent tellement après les moyens pour éduquer les enfants qu’ils n’arrivent même plus à trouver les voies et moyens pour bien le faire. Ils trouvent les moyens pour payer la scolarité, les fournitures, mais cette éducation intime au quotidien, qui permettait de suivre l’enfant disparaît.
Revenons-en à la Conférence et à ses suites. On vous a vu candidat à la présidentielle de 1991 et notamment contre le président Kérékou, bien que vous ayez été son ministre. Doit-on considérer que l’organisateur en chef de la Conférence s’estimait en droit de bénéficier de dividendes politiques qui lui revenaient de droit ?
En réalité, mon aspiration naturelle, je peux le dire aujourd’hui puisque j’ai dépassé 70 ans d’âge, je n’ai plus l’énergie d’il y a 20 ans et je limite en conséquence mes ambitions, c’est que je suis un militant et quand je m’adonne à une cause, je m’engage. Dans mes ambitions, je n’ai jamais envisagé d’occuper des fonctions officielles. D’abord, je n’aime pas le protocole, j’aime être libre, aller où je veux, dire ce que je veux à qui je veux et quand je veux. Si la personne est contente, c’est tant mieux, si elle n’est pas contente, c’est tant pis. Moi, j’aurais dit ce que j’ai à dire. Or, dans ces fonctions-là, vous êtes obligé de ménager ci et ça, parfois même de mentir. Je préfère ma fonction actuelle où je suis obligé de me taire, car je n’aime pas les demi-vérités. Je suis parfois brutal et complet en tout cas. J’étais tranquille quand j’ai été faire ma déclaration avec Ahouansou le 28 juillet 1989. Après cela, j’ai reçu plein de visites, des amis qui m’engageaient à créer un parti politique. Je leur ai dit tout le temps que je ne peux pas. Puis on me confia l’organisation de la Conférence nationale. Et là, la pression était encore plus forte. J’ai réfléchi et j’avais aussi besoin de soutien dans l’opinion publique pour cette Conférence nationale, puisqu’on m’insultait, on me traitait de tous les noms. On me taxait de vendu, d’avocat de Kérékou, lequel m’aurait payé pour venir donner du crédit à son Assemblée, etc. Et le campus d’Abomey-Calavi, tous les jours, était rempli de tracts sur ma personne. Donc, j’ai dû rassurer certains qui avaient créé déjà des mouvements, des groupes et qui étaient venus se mettre à ma disposition. Il fallait donc avoir aussi mes soutiens dans la salle de la Conférence nationale. J’ai donc dit en substance : d’accord mais vous savez que je prépare la Conférence et que je ne peux pas m’afficher dans un groupe ou dans un autre. Déjà, ma présence au gouvernement est une suspicion énorme… Après la Conférence nationale, je vais vous rejoindre et on verra ce qu’on peut faire ensemble. Tous ceux-là m’ont beaucoup aidé au cours de la Conférence, en servant de tampon pour isoler les extrémistes, mais il faut dire que la conscience d’ensemble des participants était à ce niveau de gravité. A la fin, j’ai regroupé tous ces mouvements qui étaient allés me voir et nous avions créé un parti. Et voilà comment je me suis retrouvé dans un parti.
De fil en aiguille, je me suis retrouvé obligé d’être candidat. Les gens ont cru et ont dit que tout ça était un calcul savant, que j’ai été voir Mathieu Kérékou seul, avec Ahouansou, et que tout ce parcours-là, je l’ai fait seul, je ne les ai pas associés à la Conférence nationale parce que je voulais en profiter seul. Par conséquent, je ne devais pas en profiter. Il fallait me barrer la route. Donc, j’ai été victime, dans toutes les élections, de fraudes spécialisées et bien huilées. Je suis au courant parce que je ne suis pas un idiot. En fait, quand j’ai émergé comme cela aux côtés de Kérékou, les gens ont eu très peur. J’ai découvert plus tard que les gens avaient leurs plans. Pendant que moi, étudiant, je militais sans arrière-pensée, de bonne foi, d’autres avaient tracé leur voie, ils avaient leurs calculs. Or, si moi, je travaillais pour tirer des bénéfices à moi seul, ma vie n’aurait pas été ce qu’elle a été. Par contre, d’autres le faisaient ainsi et pensaient que vous aussi vous êtes comme eux, que si vous vous battez pour que ça change, ce n’est pas parce que vous avez pitié de ceux qui souffrent, ce n’est pas parce que la situation vous préoccupe. Moi, j’aurais très bien pu profiter de la révolution et ne pas m’embarrasser du tout. Vous ne croyez pas ?
Parlant de la Conférence nationale, si ce grand rendez-vous devait se répéter aujourd’hui, quels sont, à votre avis, les leviers sur lesquels il faudra agir pour donner à notre pays de meilleures chances de décoller, de grandir ?
En droit international public, il y a une expression que j’adore, c’est « Rebus sic stantibus » qui signifie « les choses demeurant en l’état ». Or, les choses ne sont pas restées en l’état, de sorte que la situation de 2010 n’est pas la même que celle de 1990. Je pense qu’il n’y a plus nécessité d’une Conférence nationale aujourd’hui mais il y a nécessité d’autre chose. Par exemple, augmenter le goût du travail pour que chacun fasse à son niveau le sacrifice personnel qu’il faut pour que l’Etat béninois soit attractif pour l’investissement et que progressivement nous résorbions le chômage dans notre pays. Et qu’ensuite, nous améliorions les revenus des tout petits travailleurs. Je rêve de cette situation que j’ai vue en France dans les années 60. Car après les affres de la guerre, c’est en ces années-là que le boom économique français s’est fait, avec pratiquement le plein emploi, l’autosuffisance. Je rêve d’une situation de ce genre mais je sais que ça passe par le combat de tous et non seulement par l’effort des pouvoirs publics seuls. Que jusqu’au dernier des citoyens, la discipline, le goût du travail, le professionnalisme, l’éthique, la morale et la déontologie prévalent. Si nous appliquons tout cela, vous verrez. Parce que nous avons des aptitudes que nous n’exploitons pas totalement au Bénin.
Nous observons que la plupart des acteurs majeurs de la Conférence nationale ont été, ces 20 dernières années, les principaux dirigeants du Bénin. Vous-même, après avoir été ministre, vous êtes actuellement président de la Cour constitutionnelle. Un aboutissement ou un accomplissement ?
Non, je le prends comme un destin parce que la Cour constitutionnelle a pour mission de veiller à la conformité des actes pris par les organes compétents à la Constitution, la conformité du fonctionnement de tous les pouvoirs publics à la Constitution également, mais aussi les droits de l’homme, le respect de tous les organes de l’Etat y compris les organes juridictionnels des droits de l’homme. Alors, j’ai l’impression que le destin a tourné, tourné, et a amené à la Cour constitutionnelle aujourd’hui, certains acteurs de la Conférence nationale et certains rédacteurs de la Constitution. Nous étions dans la Commission constitutionnelle, le professeur Théodore Holo et moi-même. Déjà, le professeur Holo était membre du Haut Conseil de la République qui siégeait comme Cour constitutionnelle et, à ce titre, il était appelé à participer à la prise des premières décisions mais avait été appelé au gouvernement du président Soglo. Lui et moi sommes très pénétrés de tout ce qui nous a conduits à construire et concevoir la Constitution comme nous l’avons conçue et faite… Et, alors que moi, j’avais décidé de ne plus prendre aucune fonction publique, j’ai été amené à la Cour constitutionnelle. Donc, j’y trouve la main du destin qui voudrait que je vienne continuer d’une autre manière ce que nous avons fait il y a 20 ans.
Destin, avez-vous dit ! Vous avez rêvé d’être président de la République. On sait qu’aux termes de la Constitution, vous êtes un potentiel président de la République puisqu’en cas de mise en accusation du chef de l’Etat devant la Haute Cour de Justice par exemple, vous assurez l’intérim. Vous arrive-t-il d’y penser de temps à autre ?
Ah non ! Je ne pense jamais aux dysfonctionnements. Je pense au bon fonctionnement (rires) parce que c’est un dysfonctionnement dans un comportement qui entraîne cela. Alors moi, je pense à un bon fonctionnement et ça me permet de mieux contribuer à redresser les comportements. Car si je suis là à penser aux dysfonctionnements, je ne pourrai plus bien faire le travail. Donc, je n’y pense pas, et pas du tout alors. D’ailleurs, je ne nous souhaite pas quelque chose de ce genre. Vous avez bien vu, il y a des constitutions qui ont prévu la procédure de l’impeachment comme celle des Etats-Unis d’Amérique. Mais l’impeachment y a été très peu utilisé. A Madagascar, la Constitution l’avait prévu et ça a été appliqué une fois contre Albert Zafi et ils ont vu toutes les difficultés que cela a entraînées… Depuis, ils n’ont pas la paix. Ainsi, ce n’est pas parce que la Constitution a prévu quelque chose qu’il faut souhaiter que ça se passe.
Auriez-vous encore un mot à l’endroit de nos compatriotes ?
Ce que je dirais, c’est que la Conférence nationale nous a montré que la voie de la paix est toujours supérieure à celle de la violence parce que tout ce qui devient chaud finit par se refroidir. Inutile donc de passer par des phases de chaleur.
Est-ce à dire que vous avez des craintes qu’il y ait vraiment du chaud et que ça puisse déborder ?
Dans un bouillonnement politique et compétitif, il y a toujours du chaud, c’est une question de degré. Mais il ne faut pas que ce chaud dépasse un certain seuil qui soit hors de portée de notre contrôle. Et hier, on a eu chaud, même dans la salle de la Conférence nationale, il y a eu des moments de très forte chaleur. Tenez, quand je vous disais que moi, on m’accuse tout le temps de tout, le fameux dimanche 25 février au matin, la rumeur s’est répandue dans la salle que le marabout Cissé débarque avec des militaires libyens. Puis quelqu’un d’autre dit que la veille, Dossou s’est concerté avec Robert Bourgi et des militaires chez Désiré Moubarak Kitoyi. Chaleur dans la salle, je lève le doigt pour intervenir. Mgr de Souza, très malin, m’a bien vu mais a estimé qu’il valait mieux ne pas me laisser parler. Et il a pris sur lui de calmer les gens jusqu’au bout. Je n’ai pas protesté contre le fait qu’il m’ait refusé la parole, mais j’ai compris qu’il s’est dit que j’étais déjà sacrifié et que si je devais intervenir pour répondre aux calomnies, je risquais de mettre encore le feu. Et je me suis plié. Donc, je comprends ceux qui ont des états d’âme et je n’en dirai pas plus.
Propos recueillis par Wilfried Léandre HOUNGBEDJI |